L’importance des mots

“Nous sommes en 1979, sous un tilleul. Avec ses racines, le tilleul craquèle et soulève des plaques de bitume parce qu’il est vieux et qu’il pousse dans une cour d’école publique. Moi aussi je grandis là mais j’ai cinq ans. Je joue à gratter la rouille qui cloque le grillage planté dans un muret en ciment. Si on appuie bien, ça craque sous les doigts et on retrouve presque le métal en dessous, tout fin. L’ennui, c’est comment se laver les doigts après. Il faut pas en mettre sur sa robe. Il faut se frotter les mains jusqu’à ce que le sale disparaisse dans les paumes et c’est magique. A la récré du midi, il faut aller manger. Premier coup de sifflet. Arrêter ce qu’on faisait et ne plus bouger pas respirer. Deuxième coup de sifflet. Lentement, LENTEMENT! Aller se mettre en rang près de la grande EN SILENCE. La grande, c’est une dame payée par l’Education nationale pour nous mettre en rangs, mais elle sait rien, elle, elle fait pas classe. Troisième coup de sifflet. Pas bouger pas parler. Sauf que là, ya POD le fils du dentiste, qui traverse la cour en hurlant. Du coup, j’ai très peur qu’il soit puni. POD, je l’aime beaucoup, il a des bouclettes et c’est joli et il me laisse tricher sur lui en maths. Je suis plus forte que lui en maths mais c’est quand même mieux de tricher sur lui. POD, donc, entre deux sanglots, il dit: Madame, il m’a traité de bougnoule! Ca, c’est surement une insulte, alors je regarde comment la grande va sévir.
Et là, la grande, elle prend POD par l’épaule et elle le pousse fermement dans le rang.
Elle dit très fort: Ya qu’la vérité qui blesse.
Qu’est-ce qui s’est passé là? Comment peut-on faire des crocs en jambe de la tête comme ça? Comment quelque chose d’aussi grotesquement faux peut quand même un peu faire semblant d’être vrai? Si le langage peut faire ça, et qu’on n’est pas éduqués à s’en défendre, comment faire fonctionner une démocratie où tout passe par le langage? »